(FR)-Quand tu restes CEO… même à table avec tes enfants.

Un texte sur le masque, la rigidité, et l’acte de nommer.

La scène qui se déroule est banale, presque insignifiante.Un dimanche soir, dans une jolie maison de la proche banlieue, autour d’une table.

Dans la cuisine, deux charmants enfants qui se lancent des vannes.
Sa compagne lui avait demandé d’aller à la cave chercher une bonne bouteille, et la musique en toile de fond.

Ce matin-là, ce dirigeant que j’accompagnais ne m’a pas parlé de ses levées de fonds, ni des dernières crises au board.
Ce qui l’avait marqué, ce n’était pas une réunion stratégique, mais ce repas.

Parce qu’il s’est surpris à donner des consignes pour tout et à tous.
« Mets cette assiette-là. Non, les couverts comme ça. Laisse, je vais le faire. »

Jusqu’au moment où sa femme lui a dit doucement :
Pourquoi tu donnes encore des consignes ? On veut juste dîner. On n’est pas à la revue des effectifs.

Il m’a dit :
J’ai rien su répondre. J’étais encore dans le rôle. Même là. Même chez moi, en toute fin de weekend.

C’est ce soir-là qu’il a compris que le masque collait à sa peau et Il ne savait plus comment l’enlever..

Contrairement à ce qu’on pense, ce n’est pas au bureau que ça se joue, ni devant les clients, ni dans les pitchs.
C’est dans ces espaces où le costume aurait dû pouvoir tomber, mais ne tombe plus.

Et à force, on commence à se rigidifier.
Les traits du caractère se tendent, l’humour devient rare.
On ne délègue plus vraiment : on exige.
Le cœur se ferme, sans bruit.
L’impatience gagne, toujours insatisfait, chaque petit instant devient un moment de tension.
Et à la maison, on devient aussi inaccessible qu’en réunion.

Ce masque, ce n’est pas le problème, il est normal et même sain.
Mais c’est quand il devient permanent qu’il finit par user.
Et souvent, on ne s’en rend compte que trop tard.

Une autre dirigeante me l’a raconté aussi, à sa manière.
De directrice financière, elle venait d’être nommée CEO (tiens tiens…) dans une OSBL internationale qui avait ses pendants dans les plus grandes villes d’Amérique du Nord.
Le précédent patron venait d’être poussé vers la sortie.
Elle avait toujours été performante, respectée, loyale — mais dans l’ombre.

Et voilà qu’on la propulse, sans véritable soutien
(cf — Le jour où on a propulsé le CFO… et où on l’a condamné).
On l’avait lâchée là avec juste assez de pouvoir pour assumer,
mais pas assez de reconnaissance pour s’imposer.

Une femme, en plus, dans cet univers majoritairement féminin… sauf,
au sommet de la pyramide où les femmes se comptaient encore sur les doigts de la main.

Devant elle, une salle de 96 dirigeants d’Amérique du Nord à qui elle devait présenter sa ville, ses réussites — bref, elle devait faire briller.

Oui mais voilà :
elle était une femme de chiffres,
et prendre le devant de la scène devant tous les visages familiers du réseau,
ces hommes charismatiques, bavards, sûrs d’eux…
Ce n’était pas son monde.

Elle, elle venait du chiffre. Du terrain. Des équipes.

Elle m’a appelée la veille. Elle tremblait.
— Ils attendent un show. Moi je n’ai pas ça. Je n’ai pas leur verve.
Je ne veux pas faire semblant, mais je ne peux pas dire que je ne suis pas prête.

Je lui ai dit :
— Tu vas faire autrement.
Tu vas leur dire d’où tu viens.
Que tu n’as pas leur style, mais que tu apportes autre chose.
Et tu vas leur montrer trois chiffres.
Trois chiffres qu’aucun d’eux ne connaît.
Trois chiffres qui résument ce que toi seule as vu.

Elle n’a pas dormi cette nuit-là.
Le matin, elle a mis un tailleur simple. A marché seule jusqu’au centre de conférence.
Dans les coulisses, elle respirait fort. Elle a failli reculer.
Mais elle est montée sur scène.

Avec juste une slide de PowerPoint.
Elle a parlé avec calme. Une touche d’autodérision.
Et elle a posé ses trois chiffres.

Puis elle a dit :
— Voilà ce que je sais. Le reste, je compte sur vous pour me le partager.

Silence. Surprise.
Puis applaudissements.

Elle n’avait pas donné un show.
Mais elle avait marqué les esprits.

Et voilà ce que ça donne,
quand on retire le masque au bon moment.

Ce n’est pas une histoire de posture.
C’est une histoire de lien.

Le masque est utile — il marque la distance quand il le faut.
Mais il ne peut pas tout porter. Pas tout le temps.
Il doit pouvoir se déposer quelque part.

Sinon, on perd le contact. Avec les autres d’abord, puis avec soi-même.
Et nos décisions, même justes, sonnent alors à côté.
Tu as sûrement déjà vécu ce moment :
celui où tu dis non avec clarté, sans justification,
et l’autre l’entend et le respecte.
Puis cet autre moment :
où tu expliques longuement ton non, enrobé d’explications, d’atténuations, presque d’excuses et tu sens que quelque chose en toi vacillait déjà et tu vois l’autre qui commence à te mérpriser.
C’est là que le masque a pris le dessus.

Et voilà ce que ça donne, quand on retire le masque au bon moment.

Parce que dans un monde où tout pousse à performer, à séduire, à prouver sa place —
tenir un miroir devient un acte de lucidité.

Dans un monde où tout pousse à se justifier ou à séduire,
tenir un miroir devient un acte de lucidité.

L’idée n’est pas de t’aider pas à mieux pitcher.
On ne cherche pas à t’apprendre à inspirer.
On ne te pousse pas à devenir “meilleur”.

On tient un miroir.
Pas pour te juger, ni t’orienter.
Mais pour que tu puisses, un moment, te regarder vraiment.
Et nommer ce que tu vois.

Quand le CEO m’a parlé de ses enfants,
je ne lui ai pas proposé un outil.
Je l’ai écouté, et il a vu.
Et quand tout a été nommé,
il a pu, en conscience, décider ce qu’il voulait reconstruire.

Elle non plus n’a pas été “coachée”.
Je lui a simplement tenu,
et je lui a demandé :
Qu’est-ce que tu veux porter, là-haut, devant eux ?

Pas pour briller mais simplement
pour être exacte.

Seedz / Silent Guest
Pas un coach. Pas un psy. Un miroir sans fard — pour voir clair, avant de décider.

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